Scénario du livre
Première partie
Un jeune homme d’avenir (diplômé, marié, responsabilisé) quitte la
région parisienne pour une ville moyenne où il a été recruté par le
député-maire. Toutes les conditions semblent réunies pour qu’il soit
heureux, mais il découvre :
– les contraintes de la vie de province ;
– le délabrement de la fonction publique ;
– les pièges du mariage ;
Malgré les pesanteurs, il fait tout pour sauver sa conscience
professionnelle et sa famille. Il n’y parvient que grâce aux charmes de
Brive-la-Gaillarde et de sa région, charmes qui sont aussi bien les
cheveux de Diane de Lostanges que les lacs de Corrèze.
Deuxième partie
Il finit par quitter la mairie de Brive, mais décide de rester en
Corrèze. Il tente alors sa chance dans la musique, en donnant des cours
et en se produisant dans les lieux où l’on veut bien l’accueillir. Ce
faisant, il découvre Tulle, l’autre ville de la Corrèze et tout ce qui
l’oppose à Brive ; et le poids des regards et des étiquettes.
Son couple tient toujours, mais ce n’est pas sans difficultés, d’autant
qu’il a retrouvé Diane de Lostanges à Tulle (elle lui interdit de lui
parler de la mairie), et qu’elle le fascine toujours autant. Elle
demeure insaisissable. Alors qu’il s’apprête à commettre l’irréparable,
Flo, sa femme, vient le chercher à Tulle et le ramène à Brive.
Troisième partie
Elle obtient alors de lui qu’il accepte un emploi de journaliste qu’on
lui propose. Il y consent, mais cela ne suffit pas à sauver le mariage.
Il se résout au divorce. Il s’efforce de rester père, tout en
retrouvant une solitude qui ne lui fait pas peur.
Avec son travail de journaliste, il découvre le monde de la presse et
de nouveaux personnages de province. Après quelques mois de repli, et à
la suite d’une rencontre fortuite avec Diane de Lostanges dont il a du
mal se défaire, il recherche des compagnies féminines. Mais trop habité
par quelques idéaux (aussi bien Flo que Diane), il n’envisage pas autre
chose que des passades. Du coup, quand Sylvestre lui propose de venir
travailler à Paris, il hésite à regagner la capitale. Le
fera-t-il ?
Extrait (début du prologue)
« Au début du XXIe siècle, Brive-la-Gaillarde, France, était une ville
préservée de l’insécurité, des embouteillages et des soucis
climatiques. Comme en plus elle était animée, riche, reliée à Paris, à
l’océan et aux montagnes, on pouvait dire que c’était un lieu où il
faisait bon vivre. Certes, au sein de cette douceur, régnait un
conformisme formé de grosses voitures, de téléphones, d’écrans, de
modes et de rituels marchands. Et, comme ailleurs, les crétins, les
irresponsables et les fâcheux étaient omniprésents ; mais enfin,
dans ce cadre, on les pouvait supporter.
Il restait des ruelles pour éviter les postillons, des villages à
portée pour apprécier la nature, des relais et châteaux pour des
moments de romance. On pouvait habiter au centre sans redouter la
délinquance, sortir le soir et trouver un pub, du monde et de la
musique. Ici, l’espace et la civilisation, ressources en voie
d’extinction, se conjuguaient dans des proportions appréciables.
Il faut dire que la combinaison des atouts géographiques et de
l’activisme municipal avait, depuis la décentralisation initiée en
1982, transformé les villes de la province française à un point tel
qu’elles offraient une qualité de vie meilleure que celle de la
capitale, même pour des salariés habitués aux loisirs et aux
divertissements. Signe des temps, plus aucun producteur n’envisageait
un spectacle sans une tournée en province, dans des équipements qui
offraient des possibilités de mise en valeur parfois supérieures à
celles de Paris. Et, pour les restaurants, les hôtels, les cinémas, les
complexes sportifs, les instituts de beauté, les hôpitaux, les lycées,
n’importe quelle préfecture de l’Hexagone surclassait la plus belle
ville du monde en ces matières onéreuses.
Brive, cinquante mille habitants intra-muros, cent mille avec
l’agglomération, n’était pas à la hauteur des métropoles régionales,
mais enfin ce n’était pas un trou. J’y croisai des intelligences, deux
ou trois personnages, quelques aventuriers. La ville pouvait se targuer
de scientifiques, d’entrepreneurs, d’athlètes et d’écrivains. Des
pointures y venaient, y revenaient, ou y passaient, à l’occasion d’une
de ces manifestations au cours desquelles on les traitait comme des
rois.
Je n’avais jamais aimé les grincheux qui lançaient d’un air supérieur
qu’il ne se passait rien en ce lieu. Au siècle dernier, quand nous
étions arrivés en Bas-Limousin, nous avions été étonnés, Flo et moi, de
l’animation dans ce que nous pensions être une bourgade avec du crottin
sur la route. Qu’on trouvât à Brive, la Gaillarde, le premier salon du
livre de France, des Orchestrades universelles, une saison théâtrale,
des cafés concerts, des galeries de peinture, des congrès, des
entreprises qui exportaient, un avion et un train pour la capitale, fut
une heureuse surprise. Parisiens pendant plusieurs années, nous étions
victimes d’un malencontreux nombrilisme, qui cessa comme par
enchantement dès notre déplacement vers le Sud-Ouest qui, s’il était
français, n’était pas désert. Je découvrais qu’il était des
endroits, donc des individus, que je ne connaissais pas, et que cela ne
signifiait pas qu’ils n’existaient pas.
Je réalisai au fil des mois que ceux qui critiquaient la ville étaient
des émigrés – on est un émigré en province quand on ne vit pas
dans la commune où l’on est né –, frustrés par leur vie d’employé ou de
cadre. Les directeurs et les patrons se plaignaient moins. Ceux-là
savaient qu’on a la vie sociale qu’on mérite. Peut-être aussi
cherchaient-ils moins à s’intégrer.
Ah, s’intégrer, le maître mot… Ce besoin d’osmose, de fusion, de
communion… Mais qu’espéraient-ils, les mutés, les embauchés, les
promus ? L’amour libre ? Une « fête des voisins » chaque
jeudi ? La présidence des Restos du cœur ? Il ne se passait
pas une semaine sans des matchs, des foires, des spectacles, pas
un mois sans un événement, pas un jour sans un imprévu. Ils n’y
allaient pas et ils critiquaient.
S’ils voulaient participer et ne pas se contenter d’assister, les
possibilités ne manquaient pas non plus. Il suffisait d’ouvrir le guide
pratique et le journal municipal. Ils n’avaient qu’à choisir le thème,
le domaine et cliquer sur une souris. Ils pouvaient aussi se rendre aux
pots de Brive-Accueil, aux permanences des élus, aux forums
machins-choses. Et si ce qu’on leur proposait ne convenait pas à leur
ego, rien ne les empêchait de créer et de proposer à leur tour.
Certains d’ailleurs passaient à l’acte ; l’invulnérable loi de
1901 permettait tout ou presque, elle était la soupape qui évitait la
guerre civile au pays.
Les nouveaux-venus et les Corréziens de souche se rejoignaient sur un
point : le désir de possession. La plupart ne pensaient qu’à devenir
propriétaires, d’une maison, d’un jardin, d’une piscine, d’une autre
maison. La perspective me faisait frémir. Je ne voyais dans ces avoirs
que charges, soucis et immobilisation. Une limitation de l’horizon. Un
emprisonnement.
Je voulais d’autant moins de pierres et de pelouses, de murs et de
lopins à mon nom, que la Corrèze entière était à ma portée. De même que
le Lot et la Dordogne. Bois et forêts, étangs et lacs, chemins et
allées, j’avais tout, en quantités infinies ! Des milliers
d’hectares disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept
jours sur sept, entretenus pour moi par des bataillons de jardiniers,
forestiers, ingénieurs, pisciculteurs ! J’avais même des bancs,
des tables, des jeux et des plages ! Il me suffisait de choisir,
de guider mes pas en fonction de mon temps et de mes envies. La
Corrèze, que dis-je la Corrèze, le Sud-Ouest m’appartenait ! Mieux
encore, il m’attendait. Des balises, des cartes, des dépliants m’y
invitaient. Ses ressources étaient si colossales que, quand bien même
je m’y serais promené tous les jours jusqu’à ma mort, je n’aurais
jamais fini de le découvrir et de m’émerveiller.
J’aimais la Corrèze non pas comme une mère que je n’aurais pas choisie,
mais comme une femme dont je serais tombé amoureux.
M’aimait-elle ? Je ne le savais pas et cela ajoutait à sa
séduction. La Corrèze avait pour moi les parfums de l’exil. Pourtant,
je m’y sentais mieux que sur ma terre d’origine, sans doute parce
qu’elle ne comptait pas trop d’exilés, et pas trop d’autochtones.
Si je me disais Corrézien, j’avais cessé de me sentir Français depuis
que les héros des jeunes et des journalistes de ce pays étaient des
grévistes qui bloquaient les trains, depuis que les chaînes financées
par l’État intronisaient des imbéciles et des insolents aux heures de
grande écoute, depuis que mes concitoyens plaçaient sur le même plan un
terroriste et un président, depuis que les hommes et maintenant les
femmes roulaient à cent kilomètres-heure en ville et à moins d’un mètre
de la voiture qui les précédait sur l’autoroute.
Je n’avais rien de commun avec ces irresponsables et ces privilégiés
qui conduisaient leur pays à l’enfer. Comme je ne me sentais pas
davantage Italien, Ouzbek ou Coréen, et que je savais que l’on ne
pouvait rien contre une civilisation qui se suicidait, je n’étais plus
guère concerné par les gesticulations des habitants de la terre. Passé
une certaine tristesse consécutive à la découverte de mon isolement,
j’avais gagné de cette exclusion des us et des abus du monde une
insouciance qui me sauvait.
Comment ne pas devenir fou ? Comment, faute de sens, trouver une raison
de se lever le matin ? Mes viatiques étaient au nombre de quatre :
gagner ma croûte, éduquer mes enfants, aimer une ou deux femmes, jouer
du piano. Autrement dit, le travail, la paternité, le plaisir, la
musique. Si j’avais été riche, stérile, asexué, manchot, je n’aurais
pas survécu. Je n’aurais pas supporté de rester au bord de la route,
quand bien même la route, les conducteurs et les directions ne me
convenaient pas. Ma différence, avec ce qu’elle impliquait de solitude
et d’incompréhension, m’aurait condamné. »
…